3 questions à... CRC
le 30 juin 2025 par Fédération Artisans du Monde
Entretien avec Indro Dasgupta, directeur du Craft Resource Center (organisation d’artisanat en Inde, partenaire d’Artisans du Monde), à Montreuil en mai 2025.
le 30 juin 2025 par Fédération Artisans du Monde
Entretien avec Indro Dasgupta, directeur du Craft Resource Center (organisation d’artisanat en Inde, partenaire d’Artisans du Monde), à Montreuil en mai 2025.
"Nous ne sommes pas une organisation à but non lucratif, mais une entreprise qui n'est pas seulement axée sur le profit."
Dans le secteur conventionnel, la situation des artisan·es indien·nes de manière générale est assez difficile. 80 % de la population indienne travaille de manière informelle : sans contrat, sans assurance santé, sans sécurité sociale. Les acheteurs leur paient des prix très bas pour revendre beaucoup plus cher aux touristes, et cela sans leur payer d'avance, parfois même avec beaucoup de retard. Un ou une artisane reçoit en moyenne 10 à 15 000 roupies par mois, soit une centaine d’euros, ce qui est à peine suffisant pour toute une famille et les conduit à s’endetter.
Le Craft Resource Center refuse de travailler ainsi. Créé en 1991 par ma mère, Irani Sen, l’entreprise est en relation avec 26 groupes d’artisans à travers l’Inde, ce qui représente environ 3 500 familles. En tant qu'intermédiaire d’export, nous leur permettons de les connecter à des acheteurs étrangers en plus de leur production domestique, et donc de leur apporter des revenus supplémentaires. Nous leur fournissons des ressources, que ce soit concernant les designs, les emballages, le contrôle qualité, la logistique, le transport… Un petit pourcentage sur les ventes, entre 5 et 7 %, est prélevé afin de financer nos services marketing, la garantie commerce équitable WFTO et les services fournis aux artisans et artisanes.
Nous souhaitons permettre à ces dernier·es d’être autonomes financièrement et leur apporter de la stabilité. Bien qu’il n’existe pas de prime de commerce équitable en artisanat, notre engagement passe par les avances de paiement, le fait de payer en temps et en heure, dans le cadre de relations de long terme, à des prix justes définis ensemble.
Parce que nous avons un fonctionnement démocratique, nous convoquons chaque année une assemblée générale. Un·e ou deux artisan·es par groupe nous rejoignent des quatre coins de l’Inde, à nos frais, afin de discuter et de se mettre d’accord concernant les produits, les designs, la qualité, les prix et d'éventuels problèmes. Les décisions quotidiennes sont le fait d’une équipe de gestion composée de 4 personnes et moi-même, deux hommes et deux femmes, dans l’optique la plus horizontale possible.
L'une des choses dont nous sommes très fiers au CRC, c'est que nous sommes une organisation durable au sens où nous sommes financièrement indépendants. Nous ne sommes pas une organisation à but non lucratif, mais une entreprise qui n'est pas seulement axée sur le profit. Les revenus que nous générons, nous les investissons de différentes manières pour soutenir les artisans et artisanes. D’abord, nous leur proposons des prêts à taux zéro, afin qu’ils et elles puissent développer leur activité, améliorer leurs ateliers ou se former. De plus, nous les conseillons et nous leur permettons de monter en compétences, notamment les femmes. Par exemple, les femmes du groupe d’artisanes Swikriti au Bengale-Occidental ont été formées à l'impression de batik, au crochet, à la broderie Kantha et à la couture pour qu’elles puissent gagner un revenu supplémentaire.
L’un de nos objectifs est d’avoir une politique active d’inclusion du genre. Cela signifie qu'il ne faut pas se contenter d'attendre que les femmes se manifestent, mais les encourager à le faire. Nous encourageons les femmes à nous rejoindre, à travailler dans des domaines où elles sont en minorité, comme la maroquinerie par exemple, considérée comme une industrie masculine. A compétences égales, nous les privilégions également dans le recrutement de nos salarié·es. Nous observons que, lorsque les femmes gagnent en autonomie financière et donc en confiance en soi, elles ne tolèrent plus les comportements inappropriés ou violents de la part de leur mari ou d'autres hommes, elles connaissent leurs droits.
Un autre engagement du CRC concerne la protection de l’environnement. Bien que l’artisan·e moyen·ne ne soit pas particulièrement pollueur·euse, puisqu'il ou elle consomme peu, utilise des techniques appropriées et se procure des ressources localement, nous continuons d’échanger avec eux et elles sur les enjeux environnementaux. Nous mettons l'accent sur le traitement des effluents et les matériaux locaux, biologiques et naturels, notamment l’éco-cuir que nous valorisons avec notre marque Green A’fair. Les produits chimiques sont bannis dans le traitement de ce cuir. Néanmoins, le changement climatique représente toujours un véritable défi : il est difficile de trouver des stratégies d’adaptation, notamment lorsque les températures deviennent trop élevées pour les travailleurs et travailleuses, et ralentissent de fait la production.
L’une de nos plus grosses problématiques réside dans la difficulté d’approvisionnement en matière premières, captées par les grosses multinationales du textile par exemple. Leur coût augmente de manière générale, ce qui nous oblige à augmenter nos prix. Cependant, la demande faiblit : nous avons diminué nos ventes de 30% en 10 ans. Le secteur de l’artisanat étant en tension, cela implique de fréquentes renégociations des prix.
De plus, la concurrence du “fairwashing” et du “greenwashing”, utilisés par des organisations corrompues prétendant remplir les conditions du commerce équitable sans garantie aucune, renforce ces difficultés. Même si nous envisageons d’étendre notre activité au marché domestique, il faut reconnaître que le secteur de l’artisanat équitable est en grand danger et pourrait être amené à disparaître dans quelques années.
Ce site utilise des cookies pour mesurer l’audience et vous offrir la meilleure expérience. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous acceptez leur utilisation. En savoir plus J'accepte